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Les dessous des
coupures dans les programmes d'aide gouvernementaux
à la culture
Chaque fois qu'un gouvernement annonce des coupures
dans ses programmes d'aide financière à la culture,
il en résulte un tollé de protestations. Le dernier
exemple en liste : les coupures dans les programmes
des ministères Patrimoine canadien et Affaires
étrangères et Commerce international Canada.
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«Depuis quelques jours, Patrimoine
Canada, sans faire de bruit, a décidé de
mettre la hache dans plusieurs
programmes. Le
Fonds canadien du film et de la vidéo
indépendants, le
Programme de souvenirs de musique et
le
Programme du long métrage volets
éducation et accès se sont ajoutés
hier à la liste des victimes de cette
vague de compressions. La plupart des
organismes culturels concernés ont
appris la nouvelle vendredi lors d'un
bref coup de fil du Ministère. L'Observatoire
culturel canadien a également été
aboli l'hiver dernier, une décision qui
est presque passée inaperçue.
Plus tôt cette semaine, on a appris la
mort de
PromArt, du
Programme national de formation dans le
secteur du film et de la vidéo (PNFSFV),
du
Fonds des réseaux de recherche sur les
nouveaux médias (FRRNM) et de
Routes commerciales.»
SOURCE :
Coupes à Ottawa : sept programmes
tombent, la colère monte,
Nathaëlle Morissette, La Presse,
Montréal, édition du jeudi 14 août 2008
NOTE : Les liens hypertextes dans la
citation sont un ajout de notre part.
AUTRE SOURCE :
L'art de sabrer, Radio-Canada
Coupes à Ottawa : le monde du livre
dénonce «l'absurdité», La Presse
Les conservateurs mettent en péril le
rayonnement de la culture, Le Soleil
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Officiellement, la ministre de Patrimoine canadien
explique en ces mots ces coupures: «Dans le cadre du
dernier budget, nous avons décidé d'évaluer le
rendement des investissements dans différents
programmes. Pas d'un groupe ou d'un institut en
particulier. Nous avons voulu évaluer le véritable
impact des sommes investies. Et nous avons conclu
que dans le cas de programmes comme le Fonds
canadien du film et de la vidéo indépendants, les
coûts administratifs étaient trop importants. Dans
le cas d'autres programmes, comme celui dont
bénéficiait l'INIS (l'Institut national de l'image
et du son), il a été déterminé que l'investissement
gouvernemental donnait un rendement plus ou moins
intéressant.» (Source).
Bref, ces coupures sont le fait de la rentabilité
des programmes visés.
Personnellement, j'ai une autre explication.
Aujourd'hui, le seul moyen dont dispose le ministre
d'un nouveau gouvernement pour rejoindre une
nouvelle clientèle est de couper des programmes
d'aide en place pour en créer de nouveaux ou
d'élargir d'autres programmes. Le nouveau
gouvernement peut également poursuivre un autre
objectif, par exemple, implanter une nouvelle
gestion de la culture. Pourquoi couper ? Pour se
donner une nouvelle marge de manœuvre budgétaire. La
plupart des ministres sont confrontés à une réalité
dont on parle peu : la récurrence des budgets sous
leurs responsabilités. D'une année à l'autre, le
ministre voit l'aide financière de son ministère
accordée aux mêmes personnes, entreprises et
institutions abonnées aux programmes de subventions
annuelles de son ministère. À la longue, tout ce
dont on discute au sein du cabinet du ministre,
c'est du montant des subventions, qui aura un peu
plus et qui aura un peu moins, rejetant du même coup
tout nouvel «abonné» potentiel. Si la population a
l'impression que ce sont toujours les mêmes qui
reçoivent les subventions gouvernementales, c'est
aussi généralement le cas de l'impression des
ministres eux-mêmes. Que faire lorsque 70%, 80% voir
90% des subventions de son ministère vont toujours
aux mêmes bénéficiaires d'un budget à l'autre ?
L'un des effets les plus pervers d'une telle
situation, c'est l'attention réduite accordée par
les bénéficiaires à la rentabilité de l'aide
gouvernementale reçue. Évidemment, il y a des cas
d'exception mais la majorité des bénéficiaires
démontrent qu'ils sont dépendants de l'aide
gouvernementale, c'est-à-dire, incapables
d'atteindre la rentabilité et ce, même s'ils
jouissent d'une aide financière annuelle de la part
du gouvernement. Que faire ? Subventionner ad vitam
æternam les mêmes bénéficiaires, peu importe leur
dépendance ou leur manque de rentabilité ?
Il est impossible de gouverner en pareille
circonstance, qu'importe le parti politique au
pouvoir, surtout quand la situation perdure depuis
10, 15 ou 20 ans. Personne ne peut réellement être
créatif quand son budget est récurent à moins de
s'endetter davantage pour obtenir une nouvelle marge
de manoeuvre.
Ce fut le cas lors de la crise économique du début
des années 80. Les gouvernements du Canada et du
Québec se sont endettés pour sortir leur population
de la crise en mettant sur pied toute une panoplie
de nouveaux programmes de subventions
gouvernementales, principalement dédié à la création
d'emplois. À l'époque, les programmes déjà en place
étaient réservés à quelques abonnés privilégiés.
Mais il fallait ouvrir les vannes à d'autres
créateurs d'emplois, notamment, les jeunes
entrepreneurs, pour faire face à la crise. «Le taux
de chômage s'est élevé de façon continue à environ
13% et même au-dessus au cours des années 1982, 83
et 84.» (Source)
La crise passée, une question surgit soudainement au
sein de la fonction publique : la rentabilité de
l'aide gouvernementale, plusieurs projets
subventionnés ayant eu un impact très limité ou
uniquement à court terme.
Il faut savoir que l'une des choses que les
fonctionnaires responsables de l'aide
gouvernementale détestent le plus, c'est de
rencontrer des problèmes de gestion avec les
bénéficiaires de l'aide gouvernementale. Désormais,
il ne s'agissait plus d'accorder de l'aide à ceux
qui en avaient besoin mais plutôt à ceux qui
pouvaient en assurer une saine gestion. Plus encore,
plusieurs fonctionnaires se mirent à douter de la
capacité des demandeurs à diagnostiquer le problème
pour lequel ils espéraient un coup de pouce
financier du gouvernement.
Début des années 90, tout demandeur devait prouver
par un diagnostic indépendant qu'il avait bel et
bien cerné le problème dont une part de la solution
proviendrait d'une aide gouvernementale. Le
gouvernement décida même de subventionner ces études
diagnostiques (ex.: étude de faisabilité, étude de
rentabilité, étude de marché,...).
Au fil du temps, seuls les demandeurs les plus
aguerris dans ce genre de diagnostics s'accaparèrent
la très grande majorité des programmes de
subventions. Ainsi, on ne craint pas d'accorder des
millions de dollars en aide gouvernementale à une
entreprise tels que Bombardier ou Lavalin ; il n'y
aura pas de problème de gestion. En revanche, on
craint comme la peste le petit entrepreneur dans le
garage de son domicile. Ce dernier n'est plus
nécessairement dans la mire de l'aide
gouvernementale comme c'était le cas au début des
années 80.
Dans le cas de la culture, dont on jugea la
dépendance à l'aide gouvernementale comme un mal
chronique et irréversible, la fonction publique
décida qu'elle pouvait à tout le moins espérer
éviter les problèmes de gestion, comme dans le cas
des autres secteurs subventionnés. Seuls les
demandeurs les plus structurés furent acceptés sur
la liste des abonnés aux programmes d'aide au
fonctionnement annuel. Puis cette liste fut
pratiquement fermée à tout nouveau venu, d'où
l'impression que ce sont toujours les mêmes qui
bénéficient de l'aide gouvernementale. Le problème
avec l'aide au fonctionnement, c'est qu'elle est
récurrente, d'une années à l'autre le gouvernement
se voit dans l'obligation de verser au demandeur ce
dont il a besoin pour vivre.
Du même coup, les instances gouvernementales
concernées parient que ces bénéficiaires sont les
mieux placés sur le terrain pour voir au bon
fonctionnement de la culture. Or, un problème leur a
échappé : le corporatisme culturel. Avec les années,
le demandeur s'érige en corporation et devient
corporatiste, c'est-à-dire défenseur de ses propres
intérêts avant tout, quitte à nuire, consciemment ou
inconsciemment, à ceux des autres. Pour ce qui est
des fonctionnaires, tant qu'il n'y a pas de problème
de gestion, tout va pour le mieux. Leurs rapports
budgétaires au ministre est équilibré. Et le
rayonnement de la culture laisse entendre que la
rentabilité est au rendez-vous. Le seul problème
qu'on laisse transparaître au ministre, d'un côté
comme de l'autre, c'est le manque d'argent. Les
bénéficiaires en veulent toujours plus.
Mais le ministre et son personnel politique se
rendent vite à l'évidence que la récurrence des
aides gouvernementales ne laisse quasiment aucune
place à la créativité politique. C'est bien connu,
l'élection d'un nouveau gouvernement, plus
spécifiquement, lorsqu'il implique un changement de
régime politique en faveur d'un autre parti,
entraîne sont lot de nouveaux demandeurs, les
laissés pour compte de l'ancien régime, ceux qui
n'ont pas encore accès à l'aide gouvernementale. Que
peut donc faire le ministre ? C'est simple : couper
des programmes existants pour en créer de nouveaux
destinés aux nouveaux demandeurs.
C'est ce que l'ancienne ministre de la culture et
des communications du Québec, Madame Line Beauchamp,
a fait lors de son mandat. Son Premier Ministre,
monsieur Jean Charest, ayant exigé de tous ses
ministres une contribution à l'équilibre budgétaire
en réduisant les dépenses de leur ministère, madame
Beauchamp a donc effectué des coupures, notamment au
sein des programmes d'aide récurrents, ce qui
répondait non seulement à la demande de son patron
mais ce qui lui donnait, pour les années suivantes
une marge de manoeuvre pour de nouveaux programmes.
Ainsi est né le programme «Aide
aux projets - Accueil». La ministre et sa
successeur, Madame Christine Saint-Pierre, peuvent
donc «Favoriser l'innovation, l'expérimentation et
le renouvellement de la création.» (Source)
Et l'aide n'est pas récurrente, question d'éviter le
piège du passé : «L'aide financière accordée par le
Ministère doit permettre la réalisation sur une
période déterminée d'actions circonscrites ne
pouvant être automatiquement reconduites.» (Source)
Cette approche permet de subventionner des nouveaux
venus et d'élargir l'influence politique du parti au
pouvoir, jusque-là restreinte aux seuls abonnés de
l'aide récurrente.
Il n'y a qu'un hic, il ne faut pas que votre
innovation, expérimentation ou renouvellement de la
création entre en conflit avec les abonnés de l'aide
récurrente. Le projet déposé par la Fondation
littéraire Fleur de Lys dans le cadre du programme
«Aide aux projets - Accueil» a du être modifié pour
ne pas traiter de l'édition en ligne, notre
spécialisation, parce qu'elle entrait en conflit
avec les éditeurs traditionnels à qui le
gouvernement accorde l'exclusivité de son aide
financière dans le secteur de l'édition de livres.
Le gouvernement du Québec a adopté une
loi sur le développement des entreprises québécoises
dans le domaine du livre en 1981, loi par
laquelle il peut aider financièrement uniquement les
éditeurs traditionnels agréés par lui-même. Bref,
au-delà de la récurrence des budgets qui bâillonne
les ministres face à l'innovation, l'expérimentation
et le renouvellement de la création, il y a parfois
la loi. Dans ce cas, de simples coupures pour créer
ensuite de nouveaux programmes ne suffisent pas,
il
faut aussi parfois modifier les lois en vigueur, ce
qui apparaît beaucoup plus difficile.
Force est de conclure que les coupures
gouvernementales ne cachent pas réellement les
jugements portés par les détracteurs, à savoir que
le gouvernement en place est contre la culture. Il
veut tout simplement se libérer de quelques-uns de
ses abonnés pour se donner une marge de manoeuvre
pour de nouveaux programmes. Il faut parfois
jeter le bébé avec l'eau du bain pour faire
place nette. Dommage pour les uns, espoir pour les
autres, souvent exclus jusque-là.
Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys
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