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... Des temps immobiles
ROGER SIMON,
Récit, Montréal,
Fondation littéraire Fleur de Lys,
2007, 238 pages.
ISBN 978-2-89612-227-1
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Résumé
Le passé, vous l’aviez laissé très
loin figé dans le temps immobile, avec ses démons,
ses anges, ses bruits et ses silences, ses odeurs et
ses parfums, ses amours et ses haines, ses espoirs
et ses déceptions…
…toutes ces strates accumulées constituant le
substratum, la roche mère de votre vie.
Et un événement surgit qui ouvre les portes du
temps.
Il vous est permis de regarder derrière les portes,
d’ouvrir des tiroirs que vous pensiez fermés à
jamais, de regarder en face de votre passé.
Tables des matières
Extrait
Au
sujet de l'auteur
Communiquer avec l'auteur
Du même
auteur
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Table des matières
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Chapitre 1 − Les orages
Chapitre 2 − La serre
Chapitre 3 − Claude le
Lyonnais
Chapitre 4 − Voyages
I − Reise nach
Deutchland
Voyage vers l'Allemagne
II − Voyage vers
l'Algérie
III − Le long voyage
vers la Guyane
Au sujet de l’auteur
Communiqué avec l’auteur |
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180
223
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Extrait du premier chapitre
Je les ai vues monter ces étranges montagnes
moutonnées se déformant sans cesse, envahissant le
paysage de vignes et de bois, de blanches devenant
de plus en plus sombres et houleuses dans leur
bouillonnement incessant.
Au-dessus de moi, le ciel restait bleu. Un bleu de
ciel d'été, bien trop bleu, contrastant avec
l'horizon enflant sans cesse d'où commençait à
émerger une boursouflure sombre grimpant haut dans
le ciel, formant une gigantesque enclume.
Les deux petits avions d'entraînement à hélice de la
base de Paban, près de Saintes, s'étaient enfuis
depuis longtemps et moi, je continuais à tirer des
photos du phénomène d'été, très vite chassé par des
vents tourbillonnants en tous sens alors que la
masse nuageuse s'approchait de la propriété,
envahissant le bleu du ciel.
Les branches de mes catalpas se cassaient sous les
rafales; des feuilles vertes volaient, d'énormes
gouttes pas encore trop serrées ni pressées
tombaient sur les dalles; des pièces de cent sous,
disait autrefois grand-père.
Skidoo, mon setter anglais, abandonnant sa place
favorite sous le grand marronnier blanc, s'était
réfugié dans sa niche, ne montrant que le bout de sa
truffe.
C'est alors que les éclairs sont apparus, brutaux,
nets, presque verticaux; que les gouttes d'eau ont
précipité leur rythme, m'obligeant à remiser le
Minolta dans son étui puis à fuir dans la serre dont
je fermais hâtivement les portes coulissantes
vitrées, ne laissant que les aérateurs envoyer à mes
oreilles les sifflements des turbulences de l'air et
les grondements du tonnerre de l'orage commençant.
J'avais bien connu des orages, celui-là était le
père de tous par la vitesse des vents et ses énormes
nuages. Je reconnaissais sans peine le cumulo-nimbus
qui les accompagnait, très haut dans le ciel avec
son enclume envahissante porteuse de foudre, de
grêle, de puissants courants ascendants ou
rabattants qui font peur aux plus endurcis des
pilotes d'avions et de planeurs.
D'un seul coup, le vent cessa, quelques secondes,
quelques minutes peut-être. La nuit était presque
tombée sur la serre.
Alors les arbres du verger se tordirent en tous
sens, le toit de polycarbonate de la serre se
transforma en un gigantesque tambour bourdonnant de
grêlons rebondissant sur la pelouse en noisettes
blanches, par millions, dans les lueurs blanches,
orangées ou dorées de la foudre augmentant son
bombardement incessant de fin de monde.
A trois reprises, elle frappa. Difficile de préciser
le but, mais très près. Pour mes oreilles,
éclatement d'un obus. Odeur de silex frotté,
d'ozone. Je ne craignais rien dans la serre
construite d'aluminium anodisé, avec un double
vitrage, m'offrant la protection d'une cage de
Faraday.
Maintenant, tout ce que je pouvais distinguer
n'était plus qu'une épaisse couche blanchâtre de
grêlons de toutes tailles envahissant ma pelouse.
Les sifflements des vents de l'orage me parvenaient
par les aérateurs, formant un incroyable concert
avec les grondements et les claquements de la
foudre.
Cela durait, j'étais en sueur; j'enlevais ma
chemisette, posant mon front contre le vitrage,
espérant le rafraîchir, ce qui était impossible avec
le double-vitrage.
L'odeur d'ozone envahissait la serre, mêlée à celle,
entêtante, des lauriers roses, des bougainvillées,
des hibiscus et des autres fleurs restant calmes
sous la triple épaisseur de polycarbonate,
indifférentes à la tempête extérieure.
Il n'en finissait pas, cet orage; même pas prévu par
la météo. Je regardais le baromètre, très bas,
pensant aux amis pêchant le bar sur le Gyspier, en
mer, en face de Montalivet. Normalement, j'aurais dû
être avec eux.
Je tournais les boutons de mon poste radio,
cherchant la fréquence marine, ne récoltant que des
crépitements bruyants sans fin, inutiles. La grêle
se transforma en averses violentes, si denses que je
ne voyais plus rien de l'extérieur. C'était un
orage, rien de plus; superbe, qui allait dévaster
son secteur sans vergogne. Un de plus dans la vie
d'un homme.
Je restais debout contre le vitrage, revivant les
orages passés, aidé par le fracas de la foudre, la
lueur de chaque éclair, le roulement des averses
fouettant le toit de la serre, faisant jaillir de la
masse des grêlons la boue terreuse de la pelouse
jusqu'à un mètre de hauteur le long du vitrage
extérieur; vite sali, vite lavé, puis à nouveau
envahi de boue. La buée commença à s'emparer du
vitrage intérieur; je n'eus bientôt plus comme
compagnons que les lueurs et les bruits.
Je m'assis sur le petit siège de la serre, torse nu,
pieds nus sur les dalles. C'est alors que surgirent
les orages du passé.
* * *
C'était un beau dimanche savoyard, un dimanche
ensoleillé, me trouvant à l'aéro-club d'Annemasse
avec trois amis. Nous avions projeté de nous rendre
à Montélimar avec les deux Jodels 112 du club, par
petites étapes: Annecy, puis Chambery et quelques
autres clubs, histoire de nous promener tranquilles
plutôt que de ramper sur les routes de la vallée du
Rhône encombrées de voitures. Diaz, le président de
l'aéro-club, nous avait réservé les deux Jodels de
l'école de pilotage, tous les autres avions étant
retenus et partis avec les vacanciers du club.
J'avais pour compagnon Ho-Chi-Minh; surtout ne le
croyez pas asiatique car c'était un authentique
citoyen helvétique habitant Lausanne, propriétaire
de salles de spectacles dont je ne vous donnerai pas
le nom exact, que sa particularité physique avait
fait dénommer ainsi par les membres du club. Il
était mince, présentait des yeux légèrement bridés,
une peau tannée, un visage orné d'une fine moustache
longue et tombante accompagnant une barbichette
grisâtre. Il n'en fallait pas davantage pour le
baptiser. C'était un excellent compagnon, un bon
pilote.
Nos deux Jodels décollèrent de concert, prirent de
l'altitude pour, après un vol assez court, se poser
à Meythet, l'aérodrome d'Annecy. Là, je re-trouvais
le chef pilote Bazin, pour moi un vieil ami car je
l'avais connu de 1962 à 1964 au club de Romorantin,
en Sologne où il était chef du club, moniteur,
célibataire, vivant alors seul dans une petite
maison entre le hangar des planeurs et le hangar des
avions, nos pièges. Je le réveillais assez souvent
de très bonne heure afin qu'il m'aide à sortir le QC,
un piper-cub de soixante chevaux. Toujours gentil,
il brassait l'hélice puis regagnait son lit après
mon décollage, me laissant faire ma promenade sur la
Sologne, promenade courte car il fallait penser au
travail. A mon retour, nous rangions le Piper puis
buvions ensemble le café. C'était un excellent
moniteur; il m'avait appris les décrochages avec et
sans moteur, son grand succès étant la panne au
décollage où il excellait pour me couper les gaz
lors de la montée, me plaçant en périlleuse
situation d'atterrissage en catastrophe dans le
champ voisin toujours occupé par un troupeau de
vaches, ne remettant les gaz qu'à l'ultime seconde
où j'avais réussi à trouver une place entre deux
vaches! Son grand désappointement fut mon absence le
jour du Brevet de pilote, mon fils étant né ce
matin-là: j'avais autre chose à faire!
A Annecy, Bazin était marié, père de famille, barbu
de surcroît. Toujours gentil. Il devait trouver la
mort en plein ciel au-dessus du lac d'Annecy, face
au soleil couchant, dans une collision avec un
appareil rendu invisible par l'éblouissement.
A Meythet, nous décollâmes pour nous poser à
Chambéry; là, il y avait beaucoup d'amis. Puis nous
décollâmes à nouveau; seulement la météo s'étant
subitement gâtée, la montagne que nous devions
passer se couvrait de nuages menaçants. Il était
nécessaire de la franchir rapidement pour obliquer
ensuite sur la vallée du Rhône, meilleure d'après la
météo. Si le premier Jodel, équipé d'une hélice
petit pas, put le faire sans peine, nous nous
retrouvâmes avec notre hélice grand pas loin
derrière, rattrapés par les nuages, sans visibilité
aucune; notre seule ressource fut de faire un 180
degrés pour nous dégager du coton. Le mieux eut été
de nous poser à Challes-les-Eaux et d'attendre, mais
Ho-Chi-Minh déclara que nous irions à Albertville où
il avait des amis au club, qu'il prenait le manche,
connaissant bien ce secteur.
Le voyage devint rapidement un cauchemar car, après
avoir franchi la montagne, si nous nous retrouvâmes
bien sur la vallée menant à Albertville, les nuages
furent très vite de la partie; nous fûmes rapidement
en plein orage, même un double orage, nuages en haut
et nuages en bas, avec de sévères turbulences
secouant le pauvre Jodel, nous obligeant à réduire
les gaz à la limite du décrochage. Ho-Chi-Minh
chantait à tue-tête, l'œil sur le cap, l'altimètre
et la bulle au milieu des éclairs jaillissant à la
verticale entre les deux couches nuageuses, la grêle
cognant sévèrement cockpit et plans.
J'ignorais ce qu'un Jodel pouvait endurer; j'avoue
que les minutes furent longues. A l'éblouissement
des éclairs succédait un temps mort dans la vision;
Ho-Chi-Minh chantait. Note pour la postérité: il
faisait partie d'une chorale suisse.
Soudain, devant nous, il n'y eut plus qu'une vallée
ensoleillée, merveilleuse à survoler, nos orages
abandonnés à l'arrière; et ce fut l'atterrissage
brutal sur une piste inondée, déserte, les avions
étant rangés, leurs pilotes au restaurant.
Ho-Chi-Minh retrouva ses amis; après avoir téléphoné
à Montélimar où nos deux amis étaient bien arrivés,
venant d'atterrir sans orage. Nous déjeunâmes au
restaurant du club.
En fait, l'orage, ou plutôt les deux orages, avaient
été locaux et brefs. Ce désagréable épisode du
voyage fut vite oublié, l'après-midi étant employé à
survoler les merveilleuses montagnes de la région,
après que la piste en herbe soit redevenue
praticable.
Nous rentrâmes à Annemasse en survolant le désert de
Platée puis, piquant sur le lac Léman, longeâmes la
rive française de Meillerie à Excenevex pour virer
sur la Tour de Langin, non loin du terrain du club
où nous nous posâmes. Ne restait plus qu'à modifier
la "planche" où sont inscrits les vols du jour.
* * *
La pluie continue à marteler la serre à présent
fortement embuée; éclairs et tonnerre s'espacent.
Bah! Ce n'est qu'un orage d'été. Restera à constater
les dégâts sur la propriété! La buée forme des
ruisselets dégoulinant des vitrages, s'évacuant en
bas par les ouvertures prévues. Chaleur accablante.
Pas question d'ouvrir ou de sortir, un coup de vent
subit risquant de lever le toit. Attendre sagement
dans mon fauteuil d'osier.
* * *
Je revis alors ce voyage en DC 10 de juillet 1959,
voyage de vacances. Partis de Cayenne en DC3, nous
avions gagné la Guadeloupe par sauts de puce,
emmenant avec nous deux petites filles d'un
exploitant forestier de Saint-Laurent du Maroni.
Elles devaient passer leurs vacances chez leur
grand-mère à Paris; nous devions les quitter à Orly.
Manque de chance, à l'arrivée en Guadeloupe, le DC
10 n'était pas là, s'étant embourbé en bout de piste
à Bogota. Nous devons l'attendre huit jours à
Pointe-à-Pitre, à l'Hôtel de France, réservé en
priorité pour les passagers d'Air France. La
compagnie met à notre disposition une voiture afin
d'ex-cursionner dans une île qui n'a rien de
comparable avec celle de 1999.
Merveilleuses promenades, visites et baignades,
juste en face de la Désirade, alors déserte;
flamboyants en fleurs, des fleurs partout; les
petites filles s'extasient sur l'herbe locale qui
est en réalité un tapis de sensitives dont les
feuilles se replient après votre passage pour se
déplier ensuite.
Tiens, il n'y en a pas dans la serre! Ces sensitives
répondaient en Guadeloupe et en Martinique au joli
nom de "Marie-couche-toi-là".
Huit jours plus tard, ce sera le départ, avec escale
aux Açores puis à Lisbonne où nous déjeunons et
retrouvons des fruits d'Europe. C'était la belle
époque avec des escales et de belles vues depuis le
ciel. Et des cadeaux généreux aux passagers:
parfums, échantillons d'argenterie Christofle et
j'en passe. Des repas à bord somptueux. A l'escale
de Lisbonne, des hôtesses empressées offrent des
sacs d'échantillons de vin de Porto.
Notre hôtesse de l'air manque de sacs vomitoires;
elle en emprunte à une hôtesse de la Lufthansa, sacs
jaunes hélas, remplaçant les bleus d'Air France. Dès
le décollage, nous apprenons qu'un violent orage
sévit sur toute la chaîne des Pyrénées, que nous
sommes déviés sur Nice, donc retard à prévoir. Je
souris car l'une des petites filles supporte mal
l'avion et régurgite sans arrêt dans les sacs bleus
de la compagnie. Comme ça "turbule" pas mal en
altitude, je lui offre un sac jaune mais elle en
veut un bleu! C'est un monsieur âgé, assis de
l'autre côté de l'allée, qui va en découvrir un dans
l'épaisse liasse de documentation que la compagnie
case devant chaque passager. La petite peut
restituer enfin son excellent repas de Lisbonne.
Par mon hublot, j'aperçois toute la chaîne des
Pyrénées, enfin presque car elle est sous un
gigantesque orage dont le cumulonimbus, en enclume,
strié d'éclairs, monte beaucoup plus haut que notre
DC 10. Spectacle extraordinaire que je ne pourrai
fixer sur pellicules, mon stock étant épuisé. Ce
sera Nice, l'atterrissage, un interminable arrêt
puis une merveilleuse remontée sur Paris en
survolant les Alpes et une grande partie de la
France.
* * *
L'averse continue mais je suis confortable dans mon
fauteuil de rotin. Fauteuil de rotin me faisant
penser à ceux du Dragon de Havilland de la Satga,
avion bimoteur entoilé d'avant-guerre qui équipe
alors la seule compagnie locale de Guyane, faisant
la liaison bihebdomadaire Cayenne/Saint-Laurent. La
piste en latérite, ouverte au Bull en forêt, avec
des bacs à prendre sur les rivières, nécessite
parfois deux bonnes journées éreintantes de
conduite. Le Dragon ne met qu'une heure, sans risque
d'embourbement!
Ce jour-là je me rendais à Cayenne, désigné comme
jury pour un concours administratif; j'étais assis
derrière Nicolas, le pilote. Tout au fond, deux
bonnes sœurs récitaient leurs prières. Au milieu, un
âne entravé.
Je connaissais bien Nicolas, hongrois d'origine,
ancien pilote de chasse. Pour les Russes ou les
Allemands? On ne se posait pas de questions sur
l'origine des personnes à cette époque en Amérique
du Sud. Il valait mieux ne rien dire de son passé.
Nicolas était cardiaque; il est d'ailleurs décédé
d'une crise mais à son hôtel (des palmistes) à
Cayenne. Il lui arrivait d'être obligé de prendre
des drogues en vol et un jour, il me demanda de
prendre les commandes, sachant que je "pilotaillais"
un peu. C'est d'ailleurs la seule fois de ma vie où
j'ai tenu les commandes d'un bimoteur, pendant dix
minutes, me contentant de laisser voler le Dragon
avec un cap facile: 180 − 360 Cayenne/Saint-Laurent
et vice versa à peu de chose près. J'ai eu très peur
ce jour-là car la crise de Nicolas, si elle se
prolongeait, me mettrait dans une drôle de situation
pour l'atterrissage. Il reprit les commandes
au-dessus de la rivière Sinnamary.
Devant nous, je voyais arriver un épais mur de
nuages striés d'éclairs. Nicolas se tourna vers moi
et me cria en allemand: "impossible, baïonnette".
Faire une baïonnette en aviation consiste à virer à
angle droit pour éviter une zone, la contourner pour
reprendre ensuite le cap initial, donc calculs des
temps.
Le cumulonimbus fut fort long à contourner et des
rafales violentes secouaient le biplan; la pluie
interdisait toute visibilité. Nous volâmes sur
l'Atlantique jusqu'à ce que la météo devienne
meilleure. Dans le fond de la cabine, les bonnes
sœurs priaient à voix haute, mains jointes et l'âne
valsait au gré des turbulences; je dus, à plat
ventre, aller l'attacher à deux sièges.
Le temps s'était écoulé, trop long hélas! Nicolas se
retourna vers moi en criant: Benzine! Je regardai
les jauges; l'une était carrément sur zéro et passé
la rivière Monsinery, le moteur droit s'arrêta
subitement, réservoir vide. Le moteur gauche tint
jusqu'à l'atterrissage sur la piste de Rochambeau et
nous laissa là, en bout de piste. Sous une belle
averse guyanaise, on vint nous chercher en voiture,
remorquant le Dragon.
Le collègue forestier, venu m'attendre, s'étonna de
ce retard. Flegmatique, Nicolas lui fit comprendre
que nous avions évité l'orage mais que pour la
benzine, ç'avait été juste! Le collègue fit
remarquer qu'il s'était fait du souci parce que nous
avions une heure et demie de retard! Effectivement,
la nuit tomba alors que nous n'étions qu'à mi-chemin
de Cayenne après l'atterrissage.
* * *
Cette saleté d'orage paraissait s'arrêter mais voilà
qu'il éclaire et tonne à tout va. Ce n'est pas vrai,
il est à nouveau sur nous avec toute la violence du
début. Il a simplement tourné et continue avec sa
grêle, ses vents, sa foudre, comme au début. Je m'en
moque. Je suis bien dans mon fauteuil d'osier, j'ai
tout mon temps. Je suis au spectacle de la nature.
L'électricité est coupée depuis le début mais il y a
de l'eau claire dans le réservoir pour les
arrosages, de l'eau du puits; j'en bois.
* * *
A mon retour d'Allemagne, j'avais retrouvé, de
retour de là-bas aussi, un vieil ami, Jérôme des
Bossons. Je l'avais connu sur le Plateau des Glières
où il faisait l'admiration de notre chef Tom Morel;
il était notre passeur et facteur, réussissant à
passer comme il le disait lui-même là où seuls, les
chamois passent. Sa résistance et sa force étaient
incroyables; un jour, il monta sur son dos, depuis
Petit-Bornand, une cuisinière en fonte complète de
quatre-vingts kilos, ceci bien qu'amputé de tous ses
orteils. C'était un cas, il avait été guide après
avoir été porteur et sa vie a inspiré Frison Roche
pour son livre "Premier de cordée".
Il était rentré d'Allemagne avec Paul Serignat,
hôtelier du Petit-Bornand chez qui il vivait, qui
avait été son compagnon de misère en Allemagne.
Jérôme avait juré de me déniaiser, question montagne
j'entends, de me faire connaître le vrai rocher
alors que je commençais à peine à pratiquer la
varappe en amateur à l'école du Club Alpin Français
de Chavoires, près du lac d'Annecy, puis aux Dents
de Lanfon. Il avait visé haut, Jérôme, pas moins que
le Dru et avait mobilisé deux camarades plus jeunes
que lui. J'étais heureux, j'allais déchanter…
Au début, tout alla bien car nous étions cinq pour
la soi-disant promenade. J'ignorais ce doigt géant
pointé vers le ciel, pas ma tendance au vertige.
Dans la falaise de granit à pic, bien qu'ayant deux
amis en haut et deux en bas, je paniquais, collé au
rocher comme une arapède, ne pouvant plus bouger.
Jérôme tint parole; on me hissa sans gloire jusqu'à
la statue de la Vierge, enfin ce qui était appelé
ainsi parce que la foudre l'avait bien abîmée; il
n'y avait guère de place là-haut sur ce célèbre
caillou où je m'assis, cramponné à la statue,
regardant des kilomètres plus bas un paysage
tournoyant. Jérôme me fit boire un coup de bideulion,
l'atroce mélange gniole et vin sensé guérir du
vertige, mais en vain. La descente fut difficile.
Les cordes, alors en chanvre, m'entaillaient les
cuisses, le dos et les épaules. Je n'étais pas fier
du tout en bas. Jérôme et ses amis n'en tinrent pas
compte. J'appris beaucoup plus tard que ma course
(on appelle ça comme ça) étant commandée, il était
de règle de mener le client, même occasionnel,
jusqu'au bout. Je retrouvais un peu le sourire pour
déclarer: "si j'avais su, je serais pas venu".
D'après Jérôme, mon vertige passerait à l'usage;
hélas, il ne passa jamais et si un pilote en vrille
se stabilise au palonnier, en montagne il n'y a que
la corde pour se cramponner.
Dans les Grépons, je vécus un extraordinaire orage
de montagne. Jérôme avait abandonné les grandes
parois et m'invitait à excursionner avec ses amis,
sur de petites parois, bien petites pour lui mais
encore trop grandes pour moi. L'orage nous surprit
tous les quatre en pleine ascension d'une petite
arête. En fait, il nous attendait sournoisement de
l'autre côté. D'un seul coup ce fut presque la nuit
et la tempête, la grêle, la neige et le grésil qui
nous sautèrent dessus avec leur inséparable compagne
la foudre.
Péniblement, nous nous réfugiâmes sous un surplomb,
laissant les ficelles pendre car, me dit Jérôme,
elles sont mouillées et le fluide va les suivre.
Odeur d'ozone, bruissements bizarres dans les
oreilles, claquements secs de la foudre; que des
coups au but, rien ne nous fut épargné!
Sous le feu du ciel, les copains et Jérôme
déballèrent les provisions de leurs sacs, de quoi
boire et se mirent à casser la croûte. Le plus jeune
des gars me dit: "Mets ton couteau la pointe en
haut"; non seulement l'Opinel grésillait, mais à sa
pointe se formaient une étrange lueur et de petites
étincelles. Je le pliais et le remis en poche. Ma
montre d'acier grésillait à mon poignet.
"Tu vois, gars, c'est ça la montagne; ça fait partie
de la vie; ça peut durer une heure, un jour et si le
gel s'y met, la descente devient une partie de
rigolade".
Là, ce fut une affaire de deux heures, interminables
pour moi, la nuit nous retrouvant au refuge du
départ où je m'endormis sans prendre la moindre
nourriture.
Désormais je me consacrais à ce que Jérôme appelait
"les montagnes à vaches". Montagnes alors
merveilleuses car j'ai pu, un quatorze juillet,
ramener du col du Lindion, entre la Dent du Cruet et
la Dent Sud des Lanfon, un bouquet d'edelweiss, un
de muguet, mais oui, fleurissant en bas d'un névé et
un autre de merveilleux lys Martagon. Pour les
edelweiss, il avait fallu grimper un peu; il y en
avait des touffes superbes dont j'ai longtemps
conservé les gros exemplaires en sous-verre.
* * *
 |
Au sujet de
l'auteur
« Roger SIMON est né le 12
juin 1923 d’un père receveur des P.T.T.,
Ernest SIMON, parents vignerons à
Marsannay-la-Côte près de Dijon, et de la
fille de Ferdinand JOLY, Hermine JOLY, née
dans le Jura de parents cultivateurs,
fruitiers et pisciculteurs en étangs.
Famille catholique pratiquante.
Il est le deuxième enfant d’un deuxième
mariage, son père ayant, sur le front, le 18
février 1918, contracté mariage avec une
veuve de guerre à Fresse-sur-Moselle ayant
déjà un enfant, qui deviendra son
demi-frère. Versé dans l’aviation après son
mariage, le papa de Roger SIMON ne connaîtra
pas longtemps son épouse, décédée le 12 juin
1918 de la
terrible grippe
espagnole. Ebéniste d’art avant la guerre,
le père de Roger |
SIMON
deviendra receveur des P.T.T., son métier étant
passé de mode. Quatre autres enfants naquirent du
deuxième mariage.
L’oncle Hector, frère de la maman de Roger SIMON,
sans enfant, va le prendre sous son aile et désirer
en faire un commerçant, après apprentissage.
Etudes primaires, C.E.P. (Certificat d’Etudes
primaires) à onze ans. L’âge d’entrée en
apprentissage étant reporté de douze à quatorze ans,
Roger SIMON aidera le maître d’école à former les
jeunes enfants de la classe. En échange, il
connaîtra les auteurs classiques et apprendra
mathématiques, algèbre, géométrie… Tout le savoir du
maître.
Pour loisirs, le père de Roger SIMON va voler sur
les vieux « SPAD » et « BEBE NIEUPORT » du camp de
Longvic près de Dijon, apprenant le pilotage à un
fils qui, toute sa vie, aimera voler.
Apprentissage le 12 juin 1937 en une époque troublée
car se termine la guerre d’Espagne ; dislocation du
Front populaire… La montée du nazisme devient
inquiétante pour la France…
Son C.A.P. (Certificat d’Aptitude professionnelle)
en poche, l’oncle lui place en banque la somme
nécessaire à l’achat d’un commerce (pâtisserie
chocolaterie confiserie) et lui dit de s’engager car
« la guerre qui va survenir sera très courte ».
Elle sera de cinq ans et demi pour Roger SIMON qui,
passé en Angleterre, ne pourra devenir aviateur et
rentrera en France.
Armée d’Armistice, 151° Régiment d’Infanterie ; il
verra se saborder la flotte à Toulon au moment de
partir en Algérie, le 27 novembre 1942.
Le Général DELESTRAINT a créé « l’Armée Secrète »,
dite A.S. ; Roger SIMON va participer activement à
la mise en place de groupes armés, avec l’aide
d’anciens militaires. L’A.S. sera souvent en litige
avec les F.T.P., Francs Tireurs et Partisans,
d’obédience communiste.
Deux secteurs seront choisis pour installer un front
intérieur en France, sur la demande de Staline. Ce
sera GLIERES en Haute-Savoie et le VERCORS en Isère.
Roger SIMON, sergent instructeur, sera affecté à la
section Hoche à Notre-Dame-des-Neiges, au plateau
des Glières. Secteur attaqué violemment en mars 1944
; il y sera blessé, fait prisonnier et déporté en
Allemagne où il assistera à la destruction de Dresde
et à la fin de la guerre.
A Glières, il fera la connaissance de Canadiens,
agents de liaison ; le seul vivant rescapé habite à
SAULT-STE-MARIE, ONTARIO.
Deux années seront nécessaires après son retour
d’Allemagne en 1945 pour se refaire une santé. Le
Docteur SIR ARTHUR DRUMMOND va l’aider à retrouver
une vie normale. Ce médecin sera lâchement assassiné
avec sa famille à LURE, en 1952.
Plus question de devenir commerçant car l’argent
placé en banque par l’Oncle est dévalué, le pays en
ruines et les restrictions restent sévères,
interdisant le commerce projeté en 1937.
Roger SIMON va devenir agent forestier de l’Etat et
sera nommé en Algérie, dans le Constantinois, où la
guerre le retrouve à la Toussaint en 1954.
Il va servir dans les S.A.S. puis deviendra guide
pour les militaires du contingent envoyés en
Algérie, car la révolte se transforme en guerre.
Blessé à la gorge le 10 novembre 1956 en conduisant
une patrouille de nuit, blessure anodine d’abord
mais qui va lui enlever en partie la voix vingt ans
après, il est renvoyé en France en mai 1957, après
avoir contracté un rapide mariage à Djijelli. Il a
34 ans.
De retour en France, il est nommé chef de district
en Guyane en 1957. Il y reste quatre ans, rapatrié
en 1961.
Nommé au Centre de Recherches forestières de l’Ecole
forestière des BARRES, il participe à des
expériences en liaison avec l’INRA de Nancy.
Il sera nommé en 1964 chef du district de
THONON-LES-BAINS, ayant en charge le lac Léman et
les forêts de CHABLAIS-GENEVOIS. Le lac Léman
possède une législation spéciale, étant lac
international, avec trois cantons suisses. Roger
SIMON va y demeurer dix ans, restaurant les
piscicultures, règlements de navigation,
signalisation, etc. le tout -car il est devenu
technicien supérieur- entrecoupé de missions
africaines, guyanaises et dans divers pays
étrangers.
En 1974, il devient contrôleur des pépinières
forestières mais doit subir une trachéotomie lui
ôtant une corde vocale. De ce fait, il est placé en
congé de longue durée pour quatre années.
Roger SIMON, dès 1950 en Algérie, était secrétaire
du Syndicat forestier et avocat dans les conseils de
discipline.
En France, il est adjoint au Syndicat national des
Forestiers (apolitique), défenseur dans les conseils
de discipline, affecté à la Commission pour
l’habillement. Il est devenu chef de techniques
forestières.
Sa modestie dut-elle en souffrir, Roger SIMON est :
Chevalier de la Légion d’Honneur
Chevalier du Mérite agricole
Médaillé militaire
Croix de guerre 1939/1945
Médaille d’Honneur des Eaux et Forêts
Mérite fédéral anciens combattants fonctionnaires
Son fils unique est chef de logistique dans une
grande firme internationale ; deux enfants.
Roger SIMON est divorcé depuis 1995. Il vit seul,
écrivant, jardinant, vieillissant.
Ses grandes passions ont été la FORET, la CHASSE, la
PECHE, l’AVIATION, le TIR et l’ECRITURE sur ses
vieux jours. Recevoir ses amis.
Sa famille in Law est, du côté de sa femme,
originaire de Sheffield, près des mines d’amiante où
l’oncle in Law a épousé une sœur. Puis une partie de
la famille s’est installée à MANCHESTER (N.H.)
U.S.A.
Roger SIMON a participé à l’échange d’œufs et
d’alevins (Canada et U.S.A.) et a eu la surprise en
1998 de manger à Sault-Ste-Marie de la FERA
canadienne provenant de ses envois du lac Léman.
Seul ennui, son manque de corde vocale nuit à sa
voix, basse, et à son modeste anglais.
Communiquer avec l'auteur
Monsieur Roger Simon se fera un plaisir de
répondre à vos courriels et de vous accueillir sur
son site Internet personnel.
Adresse électronique
simonroger334@neuf.fr
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