Les peuples celtiques
Durant les deux dernières
décennies, un engouement, évident dans son
intensité mais vague dans son origine, pour
tout ce qui est celtique a été noté et cela
dans plusieurs domaines : musique, danse,
art, histoire, poésie, spiritualité. Le mot
celtique évoque, pour la plupart d’entre
nous, un certain passé mythologique, une
certaine spiritualité de la nature, un
penchant pour le surnaturel, le mystique et
le poétique. De plus, nous semblons posséder
une connaissance intuitive de l’identité
celtique. Nous savons ce qu’elle représente
sans véritablement pouvoir dire pourquoi.
Pourtant, il suffit de questionner autour de
soi sur la signification authentique de ce
terme pour découvrir que ce que nous en
connaissons relève davantage du rêve que de
la réalité. La mystique celtique, nous en
sommes peut-être responsable, ayant pallié
au manque de connaissance par des envolées
imaginatives.
Le but de cette
introduction n’étant pas de donner une leçon
d’histoire, je donnerai tout de même ici
quelques pistes historiques afin d’aider le
lecteur à placer les contes et légendes
présentés ici dans leur juste contexte
culturel.
Dans les milieux
académiques, le qualificatif « celtique »
fait aujourd’hui référence à l’Irlande,
l’Écosse (les Highlands et les îles du
Nord-Ouest plus spécifiquement), à l’Ile de
Man, aux Cornouailles britanniques, au Pays
de Galles, à la Bretagne et aux différentes
diasporas qui en sont issues (tel le Cap
Breton au Canada). Le terme « celtique » fut
utilisé pour la première au 6ième
siècle av. J.C. par des historiens grecs
pour désigner un ensemble de peuples
d’origine indo-européenne qui, dès le 5ème
siècle av. J.C., dominèrent l’Europe
Centre-Occidentale et s’étendaient de la
Turquie à la Bretagne. Les Celtes étaient
donc des peuples continentaux.
C’est au début du 18ième
siècle que « celtique » vint à s’appliquer
aussi aux cultures insulaires – Irlande,
Écosse, Cornouailles britanniques, Ile de
Man et Pays de Galles - lorsqu’un linguiste
gallois du nom de Edward Lluydd discerna des
similarités linguistiques entre les langues
gaéliques (Irlande, Écosse et Ile de Man),
cornique (Cornouailles britanniques),
galloise (Pays de Galles), bretonne
(Bretagne) et autres langues éteintes telles
les anciennes langues des celtes
continentaux comme le gaulois. Ces langues,
Lluydd les appela toutes « celtiques ».
C’est donc dans ce sens global que ce
qualificatif est aujourd’hui accepté. Il ne
désigne donc non plus uniquement les Celtes
du continent européen mais aussi ceux des
six nations dites celtiques nommées
précédemment. La famille celtique s’est
depuis trois cent ans considérablement
élargie.
Davantage que des
similarités linguistiques unissent cependant
ces différentes communautés. Elles partagent
aussi des traits communs au niveau de la
mythologie, de la musique, du folklore, des
thèmes présents dans les contes et légendes.
Mais malgré ces ressemblances, chacune de
ces cultures possède une identité propre que
le terme « celtique » seul ne peut révéler.
Pas plus que francophone ne révèle la nature
même d’une manifestation culturelle d’une
communauté de langue française (car il peut
s’appliquer autant aux Québécois, qu’aux
Parisiens ou aux Marocains), « celtique » ne
suffit pas pour parler des différentes
cultures qu’il englobe peut-être trop
largement. Lorsqu’on adresse la chose
celtique, il importe de préciser, et cela
est vrai pour toutes les aspects de la vie
culturelle et sociale (musique, littérature,
art, etc.), s’il est question de culture
gaélique (irlandaise, mannoise ou
écossaise), de culture galloise, cornique ou
de culture bretonne. On pourrait ajouter
aussi la culture galicienne (Nord-Ouest de
l’Espagne), qui partage aussi,
historiquement et culturellement, de
l’identité celtique. À ces précisions
s’ajoutent, on l’oublie ironiquement trop
souvent, la culture celtique continentale
(Gaulois, Galates, etc.) que l’on se doit
d’inclure dans notre discours sur le
celtisme si on en élargie le cadre temporel
pour embrasser les temps reculés.
Les légendes celtiques
C'est dans cet esprit de
précision et de rigueur historique que
s’inscrivent les contes et les légendes
présentés dans cet ouvrage. Chacun d’entre
eux est issu d’une culture propre (voir en
dernières pages les notes explicatives) et
même s’il partage avec d’autres contes
certains thèmes et certaines schémas
narratifs et profils de personnage, il lui
est unique dans son expression et sa forme.
Les légendes celtiques
ont leur source dans les mots des
poètes-chroniqueurs (communément, mais
erronément, appelés bardes), cette classe
intellectuelle érudite commune à tous les
peuples celtiques et dont les principales
fonctions étaient la glorification des rois,
des chefs et des héros par la composition de
poésie élégiaque ou satirique et la
préservation et la transmission du savoir
populaire. Au sein de cet ordre héréditaire
et savante (qui perdura d’ailleurs jusqu’au
18ième siècle dans l’Écosse
gaélique), se trouvaient les conteurs, les
historiens, les hérauts, les généalogistes
et les chroniqueurs, tous jouissant d’un
statut social élevé. Plus bas dans l’échelle
sociale se trouvaient les chanteurs, les
récitants et les musiciens (joueurs de lyres
et de harpes selon l’époque). Le figure du
barde qui chante des poèmes lyriques en
s’accompagnant à la harpe est donc en partie
une invention moderne et représente un
amalgame de différentes fonctions des
classes intellectuelles celtiques.
Chez les peuples
gaéliques, et possiblement dans toute la
grande famille celtique, la récitation d’une
histoire était généralement ponctuée de vers
déclamés ou chantés. Ces vers, écrits selon
des règles de versification extrêmement
rigoureuses, servaient à porter les mots des
personnages et à renforcer l’expression de
leurs sentiments. Dans l’art poétique savant
de ces cultures, poésie et récitation
allaient main dans la main. Il était coutume
de retrouver les différentes fonctions des
classes artistiques travaillant
conjointement lorsqu’une histoire était
racontée : le récitant pouvait raconter le
récit, le chanteur chantait les passages
poétiques composés par le poète, tout cela
accompagné de la musique du harpeur (le
joueur de harpe était appelé un harpeur,
contrairement au harpiste jouant la harpe à
pédales). C’est à cette rencontre entre
prose et poésie que j’ai tenté de redonner
un nouveau souffle par la réécriture de ces
contes anciens trop peu souvent traduits en
français.
De l’oral à l’écrit
De transmission orale,
les contes et légendes des poètes-conteurs
ont passé du mot parlé au mot écrit vers le
8ème siècle sous la plume des moines
chrétiens qui refusèrent, nous leur en
savons gré, de voir disparaître ces riches
traditions. La plupart des versions des
mythes celtiques que nous connaissons
aujourd’hui – remaniées par la censure
sévère de la plume chrétienne et
probablement très différentes de leurs
versions païennes - ont été transcrites
entre le 13ième et 17ième
siècle. Ce sont ces versions, auxquelles
j’ai ajouté une touche personnelle –
retranchant un passage ici, ajoutant un
passage là – qui vous sont présentées ici.
Les légendes
sélectionnées
Bien que davantage de
notes explicatives soient fournies en fin de
volume, je donnerai ici quelques
commentaires sur le contenu du recueil.
Les légendes choisies
sont tirées du vaste corpus de la mythologie
et du folklore irlandais, écossais et
gallois. La selkie, Thomas le rimeur
et L’étendard du peuple fée sont des
légendes écossaise; La légende de
Taliesin et Pwyll prince de Dyfed
sont tirés des mythes gallois; Deirdre
aux tourments, La venue de Lugh, Le combat
au gué, La chasse de Slieve Cullin, Les
enfants de Lir, Oisin au Pays de la Jeunesse
et Midhir et Etain sont des
légendes irlandaises.
Et maintenant, place au
récit !
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